BILLET D'HUMEUR : Le pays du sourire par Philippe Yacine Demaison

Le Billet d'humeur

Le pays du sourire

Par Philippe Yacine Demaison

Bonjour les ami.es, aujourd'hui j'ai comme vous l'humeur de la rentrée — enfin, je l'avais jusqu'à hier.

En remontant en train vers le nord, préoccupé par mille choses, une inconnue m'a souri. Rien de plus. Un mouvement de lèvres, une seconde, peut-être deux.

Elle ne me connaissait pas, je ne la reverrai sans doute jamais. Et pourtant ce sourire a fait quelque chose : il a comme allégé l'air autour de moi.

Un sourire peut parfois suffire à changer le lieu depuis lequel nous regardons le monde — photo libre d’utilisation, via Pexels.

Cela tombait bien, je pensais à vous, au wagon-bar, en pleine rentrée, surchargée de tant de choses.

Et je me disais : est-ce bien pertinent d'alourdir votre journée dès le réveil, en pourfendant la dystopie du monde moderne ?

D’un mauvais lieu vers un bon lieu

Dystopie, dans sa racine, signifie un mauvais lieu.

Jung disait déjà que notre civilisation est marquée par la dissociation, la désorientation, la perplexité. Ajoutons : contraignante, fatigante — car tel est notre vécu.

Évidemment, je veux vous emmener ailleurs.

Un lieu spirituel et physique, heureux et abordable, simple et profond, joyeux et surtout régénérant.

Et là, je vous entends : tu rêves, mon ami, c'est une utopie. Ou alors ça coûte cher ? — C'est gratuit.

Et en disant « utopie », vous ne croyez pas si bien dire.

Le mot, forgé par Thomas More, joue sur deux préfixes grecs jumeaux : ou-topos, aucun lieu, et eu-topos, bon lieu.

J'ai réalisé que ce sourire, c'est exactement ça : un bon lieu.

Et dans cette fulgurance, je me suis rappelé le Dialogue avec l'Ange, ce texte reçu dans les années noires de la guerre, où il est dit : l'ange n'habite pas n'importe où en nous.

« L’ange habite le pays du sourire. »
Dialogue avec l’Ange

Pas la gravité, pas l'effort, pas la volonté — le sourire.

Comme si la légèreté n'était pas le contraire du sacré, mais son seuil.

Le poids des jours

Car la lourdeur, ça, on connaît.

Pas besoin de grande catastrophe pour qu'elle s'installe — je parle de celle qui ne fait pas de bruit, qui s'accumule au réveil, dans les gestes répétés, dans le poids des jours qu'il faut soulever, ce malaise dans les contraintes subies.

Et pourtant, avec ce sourire, tout semblait plus léger.

Alors je me suis demandé : ce poids — nos inquiétudes, nos agendas, nos soucis — resterait-il le même si je le regardais, non plus depuis le point où tout s'accumule, mais depuis un point plus vaste ?

Je veux dire : et si cette solidité, cet enfoncement que nous acceptons comme normal, n'était pas si certain ?

Et si le réel était moins solide qu’il n’y paraît ?

Prenons une table. Vous la voyez, vous la touchez : dure, pleine, immobile. Rien de plus évident.

Et pourtant, à l'échelle atomique, elle est presque entièrement vide.

Les atomes ne se touchent pas — ils sont maintenus à distance par des forces électromagnétiques.

Le « plein » que sent notre main n'est que la répulsion entre nuages électroniques de la table et ceux de nos doigts.

Ce que je perçois comme solide n'est qu'une façon d'organiser presque rien.

Cette image me bouleverse, car elle nous dit que la solidité du réel n'est pas une propriété des choses, mais seulement le fruit de ma perception — le chat, le chien, ne perçoivent pas cette même table comme nous.

C'est notre vécu, notre vision, qui en détermine la réalité.

En vérité, tout n'est qu'affaire de regard.

Là où matière et lumière se rejoignent

Alors si la vie est un champ d'énergie en mouvement, qu'y aurait-il d'extraordinaire à ce que cette énergie-matière porte aussi une énergie-lumière, et plus sûrement encore que cette énergie-lumière porte une autre densité que nous appelons matière — et qu'un des noms de cette lumière soit l'ange ?

Qu'il y ait en nous un pays — la pointe fine de l'âme, disait saint François de Sales ; l'étincelle de l'âme, le Seelenfünklein, de maître Eckhart — où se rejoignent matière et lumière, ciel et terre.

Notre fameuse terre du milieu — et dont le sourire est la porte, et le chemin.

Le sourire comme seuil entre lourdeur et lumière — photo libre d’utilisation, via Pexels.

Comme le dit Trungpa Rinpoché :

« Même au plus sombre de l'âge des ténèbres, il y a toujours de la lumière. Cette lumière arrive avec le sourire — le sourire de l'intrépidité, le sourire qui consiste à réaliser le meilleur du potentiel humain. »

Le sourire de cette inconnue a servi de détonateur, pour fracturer le mur de mes encombrements.

Un rayon de lumière peut repousser un océan d'obscurité.

Voilà le miracle.

Bien sûr, ce sourire-là n'était pas un simulacre, pas en représentation, un déguisement de bonnes personnes : il était authentique et prenait racine dans le corps.

C'est ce que dit Jinshu :

« Le corps est l'arbre de l'éveil, l'esprit est comme un clair miroir sur son support. »

Quand le sourire devient prière

Et c'est la clef, mes amis : le sourire devient libérateur quand il devient la prière de chacune de nos cellules qui monte jusqu'à nos lèvres.

Il élève au-dessus de tout et devient le véritable étendard de notre liberté intérieure — et pourtant, personne ne le sait.

Sourire, ça, c'est le propre de l'homme.

Un pont jeté au-dessus de l'abîme qui sépare l'animal de ce qui, en l'homme, le dépasse.

Un pont nous aidant à changer notre vie de l'intérieur, à nous sentir moins enfermés, plus libres.

Chögyam Trungpa le dit, plus rudement :

« Nous avons plusieurs problèmes, dont celui de nous sentir misérables. Pour en venir à bout, il faut être direct, se faire confiance : nous ne sommes pas misérables. Si nous pouvons sourire, nous avons la bonne terre, toujours. C'est ça, la bonté. N'arrêtez pas de sourire. Prenez plaisir à être qui vous êtes. »

Le sourire, religion primordiale

Le sourire intérieur, c'est un acte magnifique, mes amis — un geste créateur qui soulève la matière au lieu de la subir.

C'est l'hostie de la religion primordiale, avec laquelle nous pouvons communier, donner le meilleur de nous-mêmes les uns avec les autres.

Où, cette religion primordiale ? Dans l'Himalaya, dans une grotte, dans un désert ?

Non : elle est en nous, depuis l'aube des temps.

Quoi de plus naturel : regardez les enfants, les femmes et les hommes les moins contaminés par la mentalité moderne — que remarquez-vous en premier ?

Leur sourire.

Changer le lieu depuis lequel nous regardons

Le sourire de cette inconnue n'a rien changé au monde.

Il a simplement changé, l'espace d'un souffle, le lieu depuis lequel je le regarde.

Il ne nie pas ce qui pèse.

Une lumière qui ne supprime pas l'ombre, mais qui change la distance depuis laquelle on la regarde — et qui, finalement, l'élève et la transforme.

Une porte grande ouverte vers ce pays dont parle l'ange.

Une expérience toute simple

Avant de nous quitter, je vous invite à partager une expérience toute simple.

Fermez les yeux, là où vous êtes.
Et souriez.

Sans raison précise — juste pour ouvrir la porte du pays du sourire.

Quinze secondes. Le temps de laisser entrer un peu de lumière.

Faites partir ce sourire de votre cœur, et qu'il remonte doucement jusqu'à vos lèvres.

Je lance le décompte de quinze secondes.

Voilà. Rien n'a changé autour de vous.

Et pourtant, peut-être, quelques secondes auront suffi pour que quelque chose s'allège.

Je vous propose que cela soit notre geste, semaine après semaine, sur RGG.

Un sourire partagé, à distance, mais ensemble.

Accrochons nos sourires les uns aux autres, pour en faire un lien vivant — une plage de simplicité et de fraternité, où d'autres pourront venir nous rejoindre.

Comme le disait Arnaud Desjardins : chacun de nous, à chaque instant, participe soit à la guérison du monde, soit à sa maladie.

Le sourire est notre part,
peut-être la plus simple,
dans cette guérison-là.
La boue monte vers la Lumière.
La Lumière s'habille de matière.
Le ciel descend — sagesse.
La matière — sagesse — en est le fruit.
La création porte du fruit ;
Lumière tangible, matière-Lumière,
Soyez dans l'allégresse.

Un ange au milieu de la foule

Un dernier mot.

En descendant du train, dans le hall de la gare noir de monde, je l'ai revue : ce manteau presque orangé, le bonnet assorti, qui se détachait du noir de la foule.

Je me suis arrêté, fixant ce moment dans ma mémoire, n'osant aucun geste — quand, tout à coup, elle se retourna.

Un visage baigné de lumière ; étais-je le seul à la voir ?

Un sanglot a étreint ma gorge : je voyais, dans ce moment de grâce, un ange au milieu d'une foule distraite qui s'apprêtait à la grignoter comme un quelconque fruit.

Dans la foule, parfois, un visage suffit à faire entrer la lumière — photo libre d’utilisation, via Pexels.
De vieux brouillards et des brumes
Qui se dissipent à la venue de l'aube.
Sais-tu ce qu'est le « mystère » ?
Un sourire jaillit du fond de l'âme.

Alors sourions, mes amis.
Sourions, pour qu'elle revienne,
et vive la Vie.

Continuez bien.

Philippe Yacine Demaison
Le Billet d'humeur — Radio Gandharva Gana
Crédits photographiques :
Photographies de gare et de voyageuses souriantes utilisées à titre d’illustration, disponibles en téléchargement et annoncées comme libres d’utilisation sur Pexels.