06 octobre 2026
Faire place au silence
À partir d’une conférence de Swâmi Ritajananda publiée dans la revue Vedānta
Bonjour à toutes et à tous,
Aujourd’hui, j’aimerais ouvrir avec vous les pages d’une conférence de Swâmi Ritajananda intitulée « Le silence et la vie spirituelle », publiée dans le numéro 61 de la revue Vedānta, au premier trimestre de 1981.
Parler du silence à la radio peut paraître un peu curieux, parce que c’est quand même grâce à la parole que nous sommes ensemble. C’est la parole qui nous permet de partager une pensée, de découvrir un enseignement, de nous sentir proches, même à distance.
Et justement, Swâmi Ritajananda commence par reconnaître la valeur de la parole. Il nous dit que la vie n’aurait aucun sens si nous ne pouvions pas nous exprimer, que nous devons être capables de parler tout autant que de réfléchir ; que les deux vont de pair.
Il dit aussi que la connaissance n’est pas très utile si nous ne parvenons pas à la transmettre.
Quand le silence devient enseignement
Swâmi ouvre sa conférence sur une image de la tradition hindoue : celle de Dakshinamūrti, un maître représenté sous les traits d’un jeune homme, entouré de disciples âgés.
Le maître demeure silencieux, et pourtant les doutes de ses disciples disparaissent.
L’enseignement passe ici par une présence, sans avoir besoin de mots.
Le Swâmi évoque cette image avec humour. Lui, explique-t-il, va devoir parler, et ceux qui l’écoutent auront besoin de ses paroles pour comprendre.
Les paroles ont donc leur place : elles nous aident à saisir le sens d’un enseignement.
Mais comprendre ne dépend pas seulement des explications que nous recevons.
Cela dépend aussi de notre manière d’écouter.
Sommes-nous déjà occupés à commenter, à comparer, à préparer une réponse ?
Ou pouvons-nous laisser un peu de place à ce qui nous est transmis ?
La parole comme énergie
Swâmi Ritajananda nous rappelle que la parole est une expression de notre énergie et que nous devons être capables d’utiliser cette énergie énorme, la Shakti, comme il le dit, pour notre bien et pour celui des autres.
La parole est un moyen de manifester cette énergie.
Nous ne devons pas la gaspiller, nous ne devons l’utiliser qu’à bon escient.
Il nous propose alors une observation très simple : remarquer la place du « je » dans ce que nous disons.
Ce que j’ai fait.
Ce que je sais.
Ce que je vais faire.
Ce qui m’est arrivé.
Nous sommes ainsi dans un cercle où le « je » veut parler, alors qu’il n’a, en fait, que peu de choses à dire.
Les grands maîtres disent qu’il est mauvais de chercher à tant parler, que cela apporte un trouble dans notre vie, que c’est un obstacle dans notre quête spirituelle.
« Je suis le Silence »
Swâmi mentionne alors les paroles de Sri Krishna dans la Bhagavad-Gîtâ :
« Je suis le Silence. »
Et il insiste aussi en disant :
« Dieu parle, mais vous n’êtes pas préparé à l’entendre. Vous faites trop de bruit. Vous devez changer. Vous devez arrêter vos paroles pour que le silence puisse arriver jusqu’à vous. C’est à ce moment-là seul que vous pourrez entendre. C’est la discipline du yoga.
Les paroles sont importantes pour la vie mondaine, mais pour la vie spirituelle, c’est le silence qui est important, pour ceux qui veulent aller profondément en eux-mêmes, pour y découvrir ce qui s’y cache et pour voir autre chose que ce moi qui vit dans le monde. »
« Sois tranquille »
Puis Swâmi Ritajananda raconte l’histoire d’un autre jeune homme du sud de l’Inde, attiré par la vie spirituelle.
Il travaille dans un palais, mais se rend régulièrement au temple pour prier.
Un jour, il y aperçoit un maître profondément absorbé dans la méditation.
Il s’assied devant lui et attend.
Les heures passent.
Lorsque le maître ouvre enfin les yeux, le jeune homme lui demande un enseignement.
« Sois tranquille. »
La réponse du maître tient en deux mots.
Swâmi Ritajananda souligne la profondeur de ce conseil, auquel ce chercheur spirituel, appelé Tayu Manava dans le texte, restera attaché.
« Sois tranquille. »
Nous ne savons pas ce que fut la vie de Tayu Manava, mais nous avons ce grand livre dans lequel il donne un enseignement extraordinaire.
Il y parle d’une spiritualité qui dépasse le monde des noms et des formes.
Il parle comme le faisait Sri Râmakrishna : Brahman est Dieu avec forme et Dieu sans forme, l’Absolu.
Il a composé de nombreux poèmes bien connus dans le sud de l’Inde.
Tout est venu d’un simple conseil : « Sois tranquille. »
Le silence extérieur n’est qu’un commencement
Nous pouvons entendre ces mots comme une invitation à revenir à nous-mêmes.
À cesser, pour un instant, de poursuivre tout ce qui nous sollicite.
À laisser retomber cette agitation qui nous fait passer d’une pensée à une autre, d’un désir à un autre.
Mais nous savons que cela ne se fait pas sur commande.
Nous pouvons fermer la bouche et continuer à discuter intérieurement pendant longtemps.
Le silence extérieur constitue donc un commencement. Il nous aide à découvrir le bruit qui demeure en nous.
Ce que nous vivons dans la journée nous accompagne
Ici Swâmi Ritajananda donne un exemple qui parlera sans doute à ceux qui méditent.
Après avoir conversé toute la journée, nous nous asseyons et retrouvons ce que nous avons dit, ce que nous avons entendu, les discussions auxquelles nous avons participé.
Tout revient.
Nous cherchons la tranquillité, mais notre mental poursuit les conversations.
La méditation se prépare aussi dans la manière de vivre les heures qui la précèdent.
Ce que nous entretenons pendant la journée nous accompagne lorsque nous fermons les yeux.
Que se passe-t-il alors ?
Sommes-nous paisibles ?
Impatients ?
Avons-nous aussitôt envie de chercher une distraction ?
Le silence devient un lieu d’observation.
Mais cette recherche peut nous conduire vers une dimension plus profonde.
Quand les traditions se rejoignent
Swâmi Ritajananda rapproche les enseignements de plusieurs traditions.
Il évoque notamment saint Jean de la Croix, pour qui l’écoute de Dieu demande un silence intérieur.
Il parle aussi de Ramana Maharshi et de la paix que les visiteurs trouvaient auprès de lui.
Il emploie une belle image : celle de l’océan dans lequel se perd le fleuve rapide.
Le fleuve arrive avec son mouvement, son élan.
Puis il rejoint cette immensité.
Nous avons peut-être rencontré, nous aussi, une personne dont la tranquillité nous apaisait.
Elle n’avait pas besoin de donner beaucoup de conseils.
Sa manière d’être nous permettait déjà de respirer plus librement.
Le silence prend alors une qualité de présence.
Il peut nous rendre plus attentifs, plus capables d’accueillir, moins pressés de ramener chaque chose à nous-mêmes.
Pratiquer le silence dans la vie ordinaire
Faut-il, pour cela, abandonner nos activités et partir vivre dans une caverne ?
La réponse de Swâmi Ritajananda à cette question est claire :
Il faut pratiquer le silence dans la vie ordinaire, dans l’entourage qui est le nôtre aujourd’hui, nous taire lorsque nous pensons que nous n’avons pas à parler. Avant de parler, d’abord se demander s’il est vraiment nécessaire de parler. Et le premier pas vers le contrôle de notre mental, c’est éviter toutes conversations inutiles.
Il reste bien sûr des paroles nécessaires : demander de l’aide, dire une difficulté, exprimer un désaccord, apporter une précision.
La pratique nous invite à les prononcer avec davantage de conscience.
Avant de parler, laisser un espace
Peut-être pouvons-nous retenir cela pour les jours qui viennent :
Avant de parler,
laisser un peu d’espace.
Un souffle.
Une attention.
Le temps de sentir ce qui mérite d’être dit
et ce qui peut simplement retomber.
Et, lorsque nous écoutons, offrir à l’autre ce même espace.
« Sois tranquille. »
Ces deux mots peuvent nous accompagner jusque dans nos activités les plus ordinaires.
Nous pouvons les laisser résonner pendant une marche, avant une conversation, ou lorsque nous nous asseyons pour méditer.
Faire place au silence, c’est peut-être apprendre peu à peu à être pleinement présents à ce que nous vivons, à ceux que nous rencontrons, et à ces instants où quelque chose devient clair en nous, sans que nous sachions encore le mettre en mots.
Une émission autour de la mémoire, des textes et des enseignements du Centre Védantique Ramakrishna.
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